Original paru dans Le Temps de Genève
le 30 septembre 2020

Richard Werly

OPINION. Deux livres permettent de comprendre comment Emmanuel Macron s’est imposé dans la course présidentielle en 2017. Le premier raconte la foi à toute épreuve de son staff de campagne. Le second redit l’originalité de sa vision européenne. Retrouver le «tempo» macronien perdu reposera, dans l’année qui vient, sur l’une et l’autre.

Tout, dans Confusions (Ed. JC Lattès), devrait conduire le lecteur à désespérer, comme son auteure, du président français. Marie Tanguy emploie, dans son récit autobiographique, les vrais prénoms de ceux qu’elle côtoya en 2016-2017 au sein de la cellule «idées» au QG d’En Marche, ce mouvement aux initiales d’Emmanuel Macron lancé dans le seul but de l’installer à l’Elysée.

Marie, la narratrice, a conservé dans l’ouvrage son vrai prénom. Tout comme ceux de Jean, Ismaël, Quentin, ou Stéphane… que cette ex-collaboratrice du très social-démocrate patron de la CFDT Laurent Berger, s’évertua à comprendre – en vain – pendant des semaines. Deux ans se sont écoulés et les identités des intéressés peuvent donc être dévoilées, car le récit – Le Temps l’a vérifié auprès de deux d’entre eux – est avéré. Voici, racontée par celle qui les vit prendre d’assaut les électeurs, puis l’Elysée, la campagne d’Ismaël Emelien (le communicant-stratège, devenu ensuite conseiller politique du président), Quentin Lafay (l’ex-auteur de ses discours), Stéphane Séjourné (aujourd’hui eurodéputé macronien) et Jean Pisani-Ferry, l’économiste inspiré demeuré, avec beaucoup de dignité, à l’écart du pouvoir.

Plaire aux classes moyennes

Le récit est, pour son auteure, un torrent d’amertume. Marie est une grande blessée de la «disruption» présidentielle du 7 mai 2017. Cette militante douée pour les mots pensait dessiner les contours d’un rêve: celui d’une présidence moderne, capable de surmonter l’épuisant clivage droite-gauche, et d’inventer, clavier sur les genoux, une démocratie digitalo-individualiste. La réalité, entre les murs tristes des locaux du pôle Idées, souillés de restes de pizza froide et de sauce soja (pour les inévitables sushis) est à l’opposé: tout, au QG d’En Marche, n’est que pragmatisme. L’électorat est disséqué en tranches. Chaque ligne du programme est ciselée pour plaire aux classes moyennes. Les fantassins de la Macronie n’ont qu’une idée: imposer à la tête du pays leur Barack Obama made in France.

Nicolas Sarkozy, pour remporter l’Elysée en 2007, s’était appuyé sur sa «firme»: un clan de fidèles dévoués emmenés, entre autres, par Brice Hortefeux et Rachida Dati. Emmanuel Macron avait une «machine»: «J’ai rencontré à «En Marche» de la bienveillance, de l’indulgence, de louables intentions écrit Marie Tanguy. Mais j’y ai très rarement trouvé de l’humanité pure». Fermez le ban et lisez Confusions: l’histoire de ce conseiller à la Cour des comptes pressé d’apporter réponses (par écrit) à Central Canin Magazine sur la race de chien préférée du futur couple présidentiel vaut le détour.

L’ancien ministre italien des Affaires européennes Sandro Gozi – ex-bras droit de Matteo Renzi – a choisi de parler de lui-même dans son livre La Cible (Ed. Saint-Simon). Aujourd’hui élu au Parlement européen, membre du groupe macronien Renaissance, l’intéressé était, à l’invitation du Temps et du Graduate Institute, invité à débattre ce mardi de l’avenir de la libre circulation européenne. Son intervention a largement consisté à redire une vérité de taille, à la veille du sommet des 27 qui s’ouvre à Bruxelles ce jeudi: l’Europe aura été, durant la campagne de 2016-2017 d’Emmanuel Macron, l’élément qui a peut-être tout fait basculer. «Les Européens, après l’élection de Donald Trump, ont réagi comme après un cauchemar: on se réveille en pleine nuit, on boit un verre d’eau et on se recouche vite. Ils ne sont pas vraiment réveillés alors que la loi du plus fort s’est mise à prévaloir. Seuls certains leaders, comme Macron, l’ont bien compris.»

Jusqu’au fameux débat

Sandro Gozi, professeur invité à l’Université de Genève, a été mis en cause pour des contrats de consultant, en particulier à Malte, et son livre est écrit en mode défensif. Lui, l’eurodéputé «transnational», Italien élu en France, est convaincu que le fait d’avoir traversé les frontières électorales lui vaut la haine de tous les souverainistes. Mais c’est sur Emmanuel Macron que l’auteur marque des points.

En fin politique, Gozi comprend, dès 2016, que le candidat français va gagner sa bataille présidentielle sur le front européen, jusqu’au fameux débat télévisé face à Marine Le Pen.

La morale de ces deux livres? La disruption majeure de Macron n’a peut-être pas eu lieu sur le terrain hexagonal, mais sur celui de la souveraineté européenne. Il était alors le seul à marteler cette ambition. Le reste était de l’habillage franco-français. Marie Tanguy y a perdu ses illusions. Sandro Gozi y voit une intuition d’avenir. Avec cette question: comment retrouver, en 2022, ce «tempo» macronien perdu?

Image: Débat avec le Président de la République française, Emmanuel Macron, sur l’avenir de l’Europe, © Union européenne 2018 – Source : Parlement européen, photographe Mathieu CUGNOT